Je suis catholique et je prends la pilule
- Auréline Bertail
- 2 juin
- 6 min de lecture
Il y a quelques jours, une vidéo m'est parvenue. Une de celles qui surgissent dans les fils de contenu chrétien, portées par un algorithme qui croit me connaître. Le prêtre y parlait de contraception et de foi catholique. Il avait théologiquement raison. Et pourtant, en posant mon téléphone, j’avais les yeux qui brûlaient.
Pas de colère. Mais de tristesse. Cette tristesse-là qui s’installe dans la poitrine quand on se sent jugée sans avoir été vue.
Alors aujourd’hui j’écris ce texte. Pas pour me défendre. Pas pour remettre en question l’enseignement de l’Église que j’aime et dont je fais partie corps et âme. Mais parce que la vérité, pour être reçue, doit être portée avec douceur, et parce qu’il y a des femmes comme moi qui méritent d’être nommées dans ces conversations, pas oubliées dans un coin de honte silencieuse.

Ce que je porte
Je suis atteinte d’un SOPK (syndrome des ovaires polykystiques depuis peu rebaptisé SMOP: syndrome métabolique ovarien polyendocrinien), une maladie hormonale chronique que mon corps porte depuis toujours et qui façonne chaque dimension de ma santé. Ce n’est pas une maladie qu’on voit. Elle ne se lit pas sur un visage, elle ne se porte pas comme un plâtre ou une béquille. Elle se vit de l’intérieur, dans le silence du quotidien, et c’est peut-être pour ça qu’elle est si souvent incomprise.
Sans traitement, voilà ce que mon quotidien devient : des épisodes dépressifs qui s’installent comme un brouillard épais sur lequel je n’ai aucune prise, une fatigue qui n’est pas de la fatigue ordinaire mais un épuisement de fond, celui qui reste là même après une nuit de sommeil, celui qui coupe les jambes et vide les mots. Des sautes d’humeur que je ne choisis pas, que je ne veux pas, qui arrivent comme des vagues et emportent tout sur leur passage : ma patience, ma douceur, ma joie.
Et surtout, en dessous de tout ça, quelque chose de plus grave que l’inconfort : mon corps qui s’épuise à produire des follicules qui n’arrivent jamais à maturité, qui s’accumulent dans mes ovaires, augmentant significativement mon risque de cancer. Ce n’est plus seulement une question de qualité de vie. C’est une question de santé à long terme. C’est mon avenir, et celui de mes enfants avec moi.
Ce que je n'ai pas choisi
Ce que je voudrais que l’on entende, c’est que je n’ai pas choisi cette situation. J’aurais voulu que mon corps fonctionne autrement. J’aurais voulu pouvoir vivre pleinement ce que l’Église enseigne sur la sexualité conjugale, accueillir les enfants que le Seigneur voudrait nous donner, dans le temps et la grâce qu’Il choisirait. Vivre l'abstinence périodique comme une liberté que le Seigneur nous offre pour espacer les naissances. Ce désir est réel. Il est douloureux, même. Il ne s’est pas évaporé parce que j’avale une petite pilule chaque matin.
La vérité que je n’ose pas toujours dire à voix haute, c’est que mon mari et moi, nous aimerions que Dieu nous offre un autre enfant. Malgré la barrière chimique imposée si c’est Sa volonté. Il y a en moi quelque chose qui reste ouvert, qui attend, qui espère. Une petite flamme que la maladie n’a pas réussi à éteindre et que je protège comme un trésor fragile. Chaque mois qui passe, il y a ce moment silencieux où je regarde le ciel et où je Lui dis intérieurement : et si c’était maintenant, Seigneur ?
Je ne suis pas une femme qui a décidé de refermer la porte à la vie. Je suis une femme que la maladie a placée devant une décision que je n’aurais jamais voulu avoir à prendre. Et dans cet espace étroit entre ma foi et ma santé, j’ai dû choisir, en conscience, avec mon mari, avec mon médecin, avec le Seigneur dans la prière.
Ce que je vis, ce n’est pas un refus de la volonté divine. C’est d’en être coupée contre mon gré, pour rester vivante, présente et en bonne santé. Et dans ce reste de 1%, ce minuscule espace où même la contraception la plus fiable n’est pas infaillible, je sais que Dieu peut agir s’Il le veut. Aucun comprimé ne saurait refermer une porte qu’Il choisirait d’ouvrir. Et je l’espère. Profondément, secrètement, je l’espère. Je Lui fais confiance là-dedans.
Ce que l'Eglise dit et ce qu'elle ne dit pas toujours
Je veux être honnête : je ne conteste pas l’enseignement de l’Église sur la contraception artificielle et vous ne me verrez jamais faire la promotion des contraceptifs chimiques. Humanae Vitae est un texte beau et profond sur le sens de la sexualité humaine, sur le lien entre amour, fécondité et vie conjugale et son approche de la contraception est vraie.
Mais ce que l’on dit moins souvent, c’est que la morale catholique n’est pas une loi aveugle. Elle s’applique à des personnes, dans des situations réelles, avec un principe qui lui est fondamental : la distinction entre l’intention et l’acte, entre ce que l’on veut et ce que l’on subit. Elle reconnaît l’effet double qu’un traitement médical peut avoir un effet secondaire contraceptif sans que cela soit son but. Elle reconnaît les cas de conscience. Elle reconnaît la complexité de la vie.
Ce n’est pas moi qui invente cette nuance. Elle est dans la tradition elle-même. Ce que je déplore, c’est que cette nuance ne soit presque jamais dite dans les vidéos, les articles, les prêches qui traitent du sujet. On parle à une foule abstraite, on oublie les cas particuliers (qui sont malheureusement de plus en plus nombreux aujourd'hui), et les femmes comme moi reçoivent la vérité comme un reproche, alors qu’elles n’ont rien fait de mal.
Ce que j'aurais voulu entendre dans cette vidéo
J’aurais voulu qu’on dise : il y a des femmes pour qui c’est plus compliqué. J’aurais voulu qu’on nomme celles qui sont malades, atteintes de SOPK, d’endométriose, d'adénomiose, de troubles hormonaux sévères, de maladies chroniques qui rendent toute autre approche médicalement inenvisageable. Celles dont le corps n’obéit pas aux grandes catégories. Celles qui font de leur mieux entre leur foi sincère et une santé qui ne leur laisse pas beaucoup de marge.
Pas pour les absoudre d’une culpabilité qu’on leur aurait collée à tort. Pas pour diluer l’enseignement. Mais pour qu’elles sachent qu’elles ne sont pas oubliées dans le grand récit de l’Église. Que leur situation existe. Qu’elle mérite d’être traitée avec la même délicatesse que l’on attendrait pour n’importe quelle autre souffrance humaine.
Condamner sans distinction, c’est blesser sans le vouloir celles que l’on voudrait - j’en suis certaine - accompagner. Et une femme blessée ne reste pas à l’écoute. Elle ferme la vidéo, pose son téléphone, et rentre un peu plus seule dans sa chambre.
La pédagogie fait partie de la vérité
Je crois que la manière dont on dit les choses n’est pas un détail. Elle fait partie intégrante de l’acte d’enseigner. Un médecin qui annonce un diagnostic sans égard pour la personne en face de lui dit peut-être des choses vraies mais il ne soigne pas pour autant.
Il en va de même dans la transmission de la foi. La vérité portée sans douceur peut faire des dégâts qu’aucune correction théologique ne viendra réparer. Elle peut éloigner de l’Église des femmes qui l’aime, qui cherchent à bien faire, qui portent déjà des croix lourdes.
Je ne demande pas qu’on édulcore l’enseignement. Je demande qu’on le porte avec la prudence du bon pasteur, pas l’assurance d’un procureur.
Ce que je te dis à toi qui lis ces lignes
Si tu te reconnais dans ce texte, si toi aussi tu prends un traitement hormonal pour une raison médicale, si toi aussi tu portes cette tension entre ce que tu aimerais vivre et ce que ton corps te permet, je t’écris depuis la même place que toi.
Tu n’es pas moins catholique pour ça. Tu n’es pas moins aimée. Tu n’es pas en dehors de la grâce.
Dieu te voit. Il voit la maladie, Il voit l’intention, Il voit le cœur qui aspire à autre chose. Et dans Sa miséricorde infinie, Il fait la différence entre une femme qui tourne le dos à la vie et une femme qui lutte pour rester en vie.
Parle à un prêtre si tu en as la possibilité, un prêtre avec qui tu te sens libre, pas jugée. Consulte un médecin catholique ou sensible à ces questions si tu cherches un accompagnement qui honore les deux dimensions de ta vie. Prie. Fais confiance à ta conscience formée et éclairée.
Et surtout ne te tais plus, n'aies plus honte. Tu as le droit d’exister dans ces conversations. Ta situation est réelle, elle est légitime, elle mérite d’être entendue.




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